La quantité de travaux ménagers effectués par les partenaires de vie a diminué au cours des dernières années. Mais les femmes n’en sont pas les premières bénéficiaires, comme l’explique Alfonso Sousa-Poza, membre du comité de direction du PNR 60, dans le texte suivant. La société profiterait d’une répartition homogène du travail entre hommes et femmes.

Alfonso Sousa-Poza est membre du comité de direction du Programme national de recherche "Egalité entre hommes et femmes" (PNR 60).
La recherche socio-économique interdisciplinaire a notamment constaté une baisse de la quantité de travaux ménagers chez les personnes vivant en couple au cours des dernières décennies. Néanmoins, cette évolution ne parvient pas à donner l’image d’une division égalitaire du travail entre les sexes. Par exemple, plusieurs études indiquent qu'au cours de la dernière décennie, le temps consacré aux travaux ménagers par les femmes vivant en couple (avec ou sans enfants) a considérablement baissé, tandis que celui de leurs partenaires n’a que très légèrement augmenté. Par conséquent, bien que la disparité de la répartition des travaux ménagers ait diminué, elle reste toujours très inégale.
Le fossé entre hommes et femmes
Il convient par ailleurs de noter que le recul des travaux ménagers effectués par les femmes a largement été contrebalancé par une présence féminine accrue sur le marché du travail, ce qui signifie que la charge de travail totale des femmes n’a pas beaucoup diminué – du moins en comparaison avec celle des hommes. Les hommes, en revanche, ont bénéficié d’une hausse importante de leurs loisirs, qui s’explique avant tout par la réduction du temps de travail. Cette inégalité est souvent désignée par le terme de "leisure gap", cet écart des loisirs attesté par de nombreuses études empiriques indiquant que les femmes, globalement, travaillent nettement plus que les hommes si l’on prend en compte à la fois le travail rémunéré et non rémunéré. En effet, force est de constater que les femmes se chargent toujours majoritairement des travaux du ménage et de l'éducation des enfants, car la hausse de l’emploi féminin observée au cours des dernières décennies est principalement le résultat de l’expansion du travail à temps partiel. Par conséquent, en Suisse, seules environ 38% de toutes les femmes actives travaillent à temps plein, contre 85% des hommes.
L’éducation des femmes: le facteur différentiateur
Gary Becker, lauréat du prix Nobel d’économie, a affirmé que les hommes à hauts revenus étaient enclins à épouser des femmes à faibles revenus car une telle alliance optimiserait l’exploitation des avantages comparatifs, pour conduire aux spécialisations les plus avantageuses pour tous. En d’autres termes, un tel mariage permettrait au mari de se spécialiser dans sa vie professionnelle et à la femme dans les travaux ménagers, maximisant ainsi la "production combinée du ménage". Il va sans dire que cette vision du monde a été largement critiquée, notamment parce qu’une telle spécialisation avait de nombreuses implications négatives.
Ainsi, au cours des dernières décennies, la proportion de jeunes femmes obtenant des qualifications de niveau universitaire (ou tertiaire) a fortement progressé. Selon l’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE), en 2009 déjà, la proportion de femmes âgées entre 25 et 34 ans possédant au minimum un diplôme universitaire était supérieure à celle des hommes de la même tranche d’âge. Ce résultat constitue probablement l'argument le plus probant contre la spécialisation suivant les lignes traditionnelles. Elle signifie un gâchis évident des gros investissements réalisés dans l’éducation des femmes. Ce gâchis prend encore davantage d’envergure à la lumière des mutations démographiques – en particulier la réduction des ressources humaines – qui se produit dans la plupart des pays membres de l’OCDE. En fait, selon l’étude menée par PricewaterhouseCoopers en 2011 auprès des responsables des ressources humaines, le manque de personnel qualifié en Suisse est le plus grand défi que l’économie helvétique ait à relever. Par conséquent, garder au foyer des femmes suisses qualifiées n'est pas une stratégie économique sensée.
S’affranchir du modèle de source de revenu unique
Au-delà de l’argument macro-économique, le travail rémunéré féminin présente des avantages indéniables, tant pour les individus que pour les ménages. Par exemple, le recul de la pauvreté et la réduction du nombre de ménages bénéficiaires d’aides sociales sont dans une large mesure subordonnés à la capacité d’une société à s’affranchir du modèle de source de revenu unique . Au sein des ménages fortement spécialisés adhérant au modèle traditionnel, en revanche, les membres individuels sont exposés à un risque accru de pauvreté et de dépendance de l’aide sociale en cas d’épreuve extrême, telle que le chômage, le divorce ou le décès du soutien de famille.
Bien qu'un grand nombre de documents attestent des effets négatifs de la hausse de l’emploi féminin – allant des répercussions sur le développement des enfants à l’envolée des taux de divorce – ces effets reflètent, à mon avis, avant tout des déficiences institutionnelles. Dans l’ensemble, il convient de souligner que la société tire des avantages notables d’une distribution plus équitable du travail au sein des ménages.